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Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan

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Le legs contrasté de l’histoire

Dossier spécial « Sénat »

Au cours des siècles, les populations turcophones se sont progressivement persanisées, tandis que les sédentaires persanophones n’hésitaient pas à utiliser la langue turque. De ces brassages multiples, l’Asie centrale a hérité aujourd’hui un paysage humain d’une grande diversité et d’une indéniable complexité.

LE LEGS CONSTRASTÉ DE L’HISTOIRE

1. Une identité façonnée par la géographie et l’histoire
L’Asie centrale est délimitée à l’est et au sud par les montagnes du Tian Shan, du Pamir et de l’Elbrouz ; à l’ouest par la mer Caspienne. Au nord, il est vrai, aucune barrière ne vient séparer les steppes kazakhes des plaines russes. L’absence d’obstacle -sinon l’immensité de ces étendues- aura constitué, à partir de la fin du XVIIIe siècle un facteur propice à la pénétration russe. La géographie de l’Asie centrale réunit ainsi trois types d’espaces : les montagnes, habitées de populations semi-nomades au nord (les Kirghizes), sédentaires au sud ; les bassins des deux grands fleuves qui prennent leur source dans le Tian Shan (l’Amou Daria au sud, le Syr Daria au nord) pour se jeter dans la mer d’Aral, du moins avant qu’une irrigation intensive ne condamne aujourd’hui leur cours à se perdre dans le désert -cette région, dont les ressources agricoles ont favorisé le développement d’une riche civilisation urbaine illustrée par le rayonnement de Samarcande et de Boukhara, a représenté, sous le nom de Transoxiane (littéralement « au-delà de l’Oxus »), le coeur historique de l’Asie centrale ; enfin, au-delà de ces bassins d’irrigation, de la frontière iranienne à la Mongolie, s’étend un arc de steppes peuplées de tribus autrefois nomades, aujourd’hui sédentarisées de Turkmènes à l’ouest et de Kazakhs au nord et au sud.

La géographie désigne l’Asie centrale comme une zone de passage -pacifique et commercial- sur l’axe est-ouest avec la route de la soie ; militaire et conquérant sur l’axe nord-sud puisque, comme l’observe M. Olivier Roy2(*), toutes les invasions se sont faites dans le sens nord-sud (à l’exception de la conquête arabe).

Espace d’échanges, l’Asie centrale est marquée sur le plan historique par la rencontre de la civilisation persane et du monde turc des steppes. La Transoxiane peuplée à l’origine par des populations parlant des langues dites iraniennes de l’est, a été conquise à partir de l’an 1000 par des populations turcophones. La dynastie Karakhanide -992-1211- établie d’abord au nord du Syr Daria, étendit sa domination sur la Transoxiane après avoir vaincu la dynastie persanophone des Samanides en 999. Depuis lors, et jusqu’à la colonisation russe, les dynasties turques régnèrent sur un espace souvent soumis à des recompositions territoriales au gré des vicissitudes de l’histoire.

Chronologie sommaire

992-1211 - dynastie des Karakhanides

1211-1219 - dynastie des Seldjoukides

1219 - invasion mongole. Après la mort de Gengis Khan (1227), son deuxième fils, Djaghataï, reçoit toute l’Asie centrale en apanage. L’empire mongol se disloque à partir de 1259 en khanats rivaux

1370 - Tamerlan (Timour-Lang, c’est-à-dire Timour le Boiteux) un descendant de Gengis Khan, s’empare de la Transoxiane. Ses héritiers (les Timourides) se partagent l’empire en émirats

1501 - prise de Boukhara par une confédération tribale venue du nord, les Ouzbeks. Le nouvel empire se divise en trois émirats ouzbeks (Khiva, Kokand, Boukhara).

1865 - prise de Tachkent par les Russes. Annexion du Kokand ; Khiva et Boukhara deviennent des protectorats.

Au cours des siècles, les populations turcophones se sont progressivement persanisées, tandis que les sédentaires persanophones n’hésitaient pas à utiliser la langue turque. De ces brassages multiples, l’Asie centrale a hérité aujourd’hui un paysage humain d’une grande diversité et d’une indéniable complexité. Il reste possible, d’après la présentation faite par M. Pierre Chuvin lors de son audition devant notre délégation, de distinguer, parmi les peuples d’Asie centrale, deux grands groupes linguistiques :

  • le groupe turcique, composé de trois sous-familles :

1. les kiptchaks (demeurés nomades jusqu’à la sédentarisation forcée des années 30) qui réunissaient eux-mêmes trois groupes : les Karakalpaks (arrivés à la fin du XVIIe siècle), les Kirghizes, les Kazakhs (ensemble constitué au XVIe siècle), les plus nombreux, divisés en trois « jouz » ou « hordes » (grande, moyenne et petite) ;

2. les tchagatay (constitués depuis le XIIIe siècle) : les Ouzbeks, à l’origine kiptchaks, et passés aux tchagatay en se sédentarisant, et leurs parents, les Ouïgours (Turcs sédentaires des oasis du Turkestan chinois) ;

3. les Oghouz, arrivés dans la région au XIe siècle, constituent l’autre dénomination des Turkmènes, cousins des Azéris et des Turcs de Turquie, restés nomades et répartis en tribus entre le Turkménistan et l’Iran, avec des îlots, au sud, en Ouzbékistan et au Tadjikistan.

A ce stade, il importe de remarquer que les Ouzbeks et les Kazakhs ont, à l’origine, une souche commune : les seconds s’étant détachés des premiers lors de la constitution de la grande fédération tribale des Ouzbeks à la fin du XIVe siècle, pour essaimer dans les steppes du Nord de l’Asie centrale. Cette séparation a cependant conduit à la formation d’identités très différentes : les Ouzbeks se sont sédentarisés et urbanisés, ils ont adopté comme langue de communication le turc tchaghatay et le persan, et revendiqué un islam rigoureux ; les Kazakhs, quant à eux, ont conservé un mode de vie nomade ; par ailleurs, jusqu’au XIXe siècle, ils sont restés faiblement islamisés.

  • le groupe iranien

Sous la désignation de « tadjik », ce groupe recouvre en fait une réelle diversité linguistique : le persan pour les groupuscules chiites ; les langues iraniennes orientales dont l’usage est limité à certaines populations des montagnes et qui demeurent incompréhensibles pour les autres populations ; le tadjik proprement dit -forme archaïque du persan- parlé par les citadins sunnites, en particulier à Samarcande et Boukhara, ainsi que par les villageois. La généralisation du bilinguisme ouzbek-tadjik rend, du reste, délicate l’évaluation du nombre de Tadjiks.

Ainsi, comme l’a souligné le professeur Chuvin, des ressortissants de groupes linguistiques différents (Ouzbeks turcophones et Tadjiks iranophones), peuvent communiquer sans difficulté, tandis qu’au sein même du groupe iranophone, l’incompréhension peut être de mise.

2. Les frontières des républiques actuelles, héritage du découpage territorial de l’époque soviétique

Compte tenu de la diversité des populations et de leur imbrication dans un même espace géographique, le découpage territorial mis en oeuvre à partir de 1924 par les communistes de Moscou pour constituer, au sein de la structure fédérale représentée par l’Union des républiques socialistes soviétiques, des républiques socialistes, pouvait difficilement échapper au risque d’arbitraire. L’exercice commencé en 1924 a connu des remaniements en 1929 et 1936 pour aboutir à la carte politique actuelle, avec la mise en place de cinq républiques : Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizistan, Tadjikistan. Il obéissait à une volonté de rupture par rapport à l’organisation coloniale tsariste, articulée autour de deux gouvernorats -« des steppes » (capitale Orenbourg) et du Turkestan (capitale Tachkent) et de deux protectorats, Boukhara et Khiva. Il rompait également avec les structures précoloniales : les trois Etats préexistants -Khiva, Boukhara et Kokand- organisations considérées comme féodales, qu’il était évidemment inconcevable de reconstituer.

Dans la mesure où l’héritage de l’histoire était récusé, la constitution des nouvelles républiques s’est appuyée sur trois critères de nature souvent contradictoires :

  • linguistiques (en supposant que les frontières linguistiques et ethniques se recoupent , ce qui n’est, on l’a vu, que partiellement juste) avec pour conséquence parmi ces populations enchevêtrées, le choix de tracés capricieux et la formation d’enclaves (ainsi le Kirghizistan compte des enclaves ouzbèques -vallées de Sokh et de Chât-i Mardan- et des enclaves tadjikes -Isfara et Vorouk-) ;
  • économiques, afin d’assurer un certain partage des ressources : à titre d’exemple, la plaine lacustre du Ferghana a été divisée en trois parties inégales : l’essentiel de ces territoires est revenu à l’Ouzbékistan, mais les deux principaux accès sont commandés à l’ouest par le Tadjikistan et à l’est par le Kirghizistan ; dès lors, l’exercice du contrôle étatique sur cet espace est rendu plus délicat ;
  • politiques : ainsi le Kazakhstan a été étendu vers le nord afin de compenser la perte de la région de Tachkent qui aurait pu lui revenir ; cependant, les concepteurs ont pris bien soin que la nouvelle république n’ait pas de frontière commune avec les autres républiques autonomes, en partie turcophone, incluses dans la fédération de Russie, le Bachkortostan et le Tatarstan.

Le brouillage géographique et ethnique lié au découpage territorial, constitue naturellement un facteur de fragilité et de tensions dans la région. Il a entraîné d’abord une forte imbrication -et donc une grande vulnérabilité des frontières (ainsi, la route la plus directe pour aller de Tachkent à Samarcande passe par le territoire du Kazakhstan). En outre, il a multiplié la présence de minorités ; si l’Ouzbékistan s’est trouvé l’héritier des trois principautés qui se disputaient la région avant l’arrivée des Russes, il n’a pas conservé l’intégralité des territoires peuplés d’Ouzbeks : dès lors, il existe des minorités ouzbekes dans tous les pays voisins ; elles représentent même 25 % de la population du Tadjikistan.

Cette construction de l’ère soviétique allait-elle survivre à l’éclatement de l’URSS ? Le processus d’indépendance n’entraînerait-il pas, au contraire, une recomposition des frontières politiques de l’Asie centrale ? Il n’en a rien été. Les dix dernières années ont confirmé la pérennité des structures conçues sous Staline. A l’exception du Tadjikistan, confronté à une guerre civile meurtrière de 1992 à 1997, le processus d’indépendance s’est déroulé dans le calme.

La consolidation des nouvelles républiques a conduit, au Kazakhstan comme en Ouzbékistan, à privilégier la stabilité du pouvoir politique plutôt que l’approfondissement du processus démocratique -dont les fondements avaient été posés au lendemain de l’indépendance- ainsi qu’à s’attacher aux manifestations de l’identité nationale.

B. LA PRIORITÉ ACCORDÉE À LA STABILITÉ DU POUVOIR POLITIQUE
1. Les fondements d’un Etat de droit
La stabilité s’est traduite par la continuité d’une élite politique issue, dans une très large mesure, des rangs de l’appareil communiste. Il convient d’ailleurs de souligner que pendant les trois dernières décennies de l’URSS, les postes de responsabilité à la tête du Parti revenaient le plus souvent à des personnalités locales. Le Président du Kazakhstan, M. Noursoultan Nazarbaev, celui de l’Ouzbékistan, M. Islam Karimov, ont ainsi été, l’un et l’autre, Premier Secrétaire du Parti avant l’indépendance.

Dans des pays dépourvus de toute tradition démocratique, il est assez remarquable que l’indépendance se soit d’abord accompagnée d’une véritable libéralisation des institutions et de la société.

Les Constitutions du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan s’inspirent, dans leurs grandes lignes, il faut le souligner, de la Ve République française.

Au Kazakhstan, une première Constitution, promulguée en janvier 1993, organise un exécutif selon une inspiration encore collégiale et crée un parlement monocaméral, le Conseil Suprême. Une nouvelle Constitution, adoptée le 30 août 1995 par référendum, se caractérise par un renforcement des pouvoirs du chef de l’Etat et par l’introduction du bicamérisme.

Par ailleurs, le pays a connu une véritable liberté d’expression qu’atteste notamment la multiplication des journaux au cours des premières années d’indépendance.

De même, au lendemain de l’indépendance, l’Ouzbékistan, à l’initiative du chef de l’Etat, élu en décembre 1991, a adopté le 8 décembre 1992, une Constitution également conçue sur le modèle français. Elle consacre les principes d’organisation d’un Etat démocratique : souveraineté populaire, séparation des pouvoirs, pluralisme des opinions, droit de réunion, droit d’associations (syndicales ou politiques), recours au référendum.

Par ailleurs, le Chef de l’Etat, M. Karimov, a proposé en 2000 de créer une deuxième assemblée. Ce projet, destiné comme l’a expliqué à votre délégation, le président du Majlis -l’Assemblée- a vocation à « améliorer » la qualité du travail parlementaire et à assurer une représentation plus large de la société civile et des différentes composantes nationales (quelque 130 nationalités). Les libertés fondamentales sont également garanties : liberté de déplacement, de presse et d’expression...

Le directeur du centre national des droits de l’homme, M. Saidov, a développé devant notre délégation, les cinq grandes orientations de la politique de l’Ouzbékistan en matière de droits de l’homme : le renforcement du dispositif législatif avec l’adoption d’une centaine de lois depuis 1991 ; la mise en place d’institutions tels que les médiateurs, seule autorité de ce type dans les pays de la CEI ; la signature d’accords internationaux en particulier sous l’égide des Nations unies ; une action pédagogique conduite au niveau des écoles secondaires ; la diffusion de publications concernant les droits de l’homme. M. Saidov a ajouté que l’Ouzbékistan avait récemment signé une convention avec la Croix Rouge internationale qui permettrait à cette organisation d’accéder à tous les établissements pénitentiaires du pays.

2. Le renforcement des pouvoirs présidentiels
La deuxième moitié de la dernière décennie s’est caractérisée par un renforcement progressif des pouvoirs présidentiels. Cette évolution, commune à la plupart des pays de la CEI, s’est incontestablement accompagnée d’un repli de la vie démocratique.

Au Kazakhstan, dans un premier temps, le mandat présidentiel a été prolongé jusqu’en décembre 2000 par le référendum du 29 avril 1995 ; parallèlement, la Constitution du 30 août 1995 a été marquée par un renforcement des prérogatives du chef de l’Etat.

Ensuite, à l’automne 1998, le mandat présidentiel a été porté de 5 à 7 ans et la limite d’âge (65 ans) supprimée. Par ailleurs, le Chef de l’Etat décida d’anticiper les élections présidentielles (janvier 1999) et législatives (septembre-octobre 1999). Après l’éviction du principal opposant, l’ancien Premier ministre M. Akejan Kajegueldine, dont la candidature fut rejetée, le Président Nazarbaev a été réélu le 10 janvier 1999 avec 79,8 % des suffrages. Les élections législatives, dont les résultats n’ont pas été reconnus par l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), donnèrent, quant à elles, une forte majorité aux partisans du Chef de l’Etat (60 des 77 députés). Par ailleurs, si la Constitution limite à deux le nombre de mandats présidentiels, cette disposition ne s’applique qu’à compter du mandat dévolu en 1999 ; dès lors, le chef de l’Etat, élu en décembre 1991, pourrait rester, en principe, au pouvoir jusqu’en 2013.

En outre, le 27 juin 2000, les deux Chambres du Parlement ont approuvé une loi constitutionnelle conférant à M. Nazarbaev, en tant que Premier Président de la république du Kazakhstan, des prérogatives étendues quand il aura quitté ses fonctions : il pourra ainsi rester membre à part entière du Conseil de sécurité et présider l’Assemblée des peuples du Kazakhstan, qui réunit les « sages » représentant la centaine d’ethnies présentes dans le pays. Il pourra également s’adresser à la nation et aux corps constitués et présenter des « recommandations » au futur Président. Enfin, la loi lui reconnaît l’immunité à vie.

Les mouvements d’opposition (dominés numériquement par les communistes), dont l’activité est reconnue, n’ont qu’une audience limitée. Ils demeurent en effet divisés malgré les efforts de M. Kajegueldine (aujourd’hui installé à Londres) et du Parti républicain du peuple pour mettre en place un forum démocratique.

*

En Ouzbékistan, le mandat du Président Karimov -élu en décembre 1991- a été prolongé jusqu’en janvier 2000 par référendum le 26 mars 1995 (avec 99,6 % des suffrages).

Les élections présidentielles du 9 janvier 2000 -les premières depuis 1991- ont donné près de 92 % des voix au Président sortant. Le seul autre candidat en lice, M. Djalavov, a d’ailleurs admis avoir voté pour M. Karimov. Les élections législatives organisées le mois précédent (décembre 1999) avaient permis aux formations soutenant le chef de l’Etat d’emporter la totalité des sièges. Les partis d’opposition -Erk et Birlik- n’ont pas pu, pour leur part, obtenir l’enregistrement de leurs candidats. Ces élections ont d’ailleurs suscité les critiques de l’OSCE qui a renoncé à en superviser le déroulement.

Même si les perspectives d’une véritable vie démocratique demeurent encore virtuelles, le cadre d’un Etat de droit, tant au Kazakhstan qu’en Ouzbékistan, a le mérite d’exister. Les droits auxquels se réfèrent ces pays n’ont peut-être, pour l’heure, qu’un caractère formel ; ils constituent toutefois un ensemble de références et un point d’appui pour une évolution progressive des systèmes politiques vers une plus grande ouverture.

Du reste, pour la plupart des responsables que nous avons rencontrés, le processus de réformes n’est pas encore achevé : ainsi le vice-président du Kazakhstan, M. Abish Kekilbaev, a appelé de ses voeux la nécessaire poursuite des réformes économiques et le renforcement des droits de l’homme. Le ministre des affaires étrangères du Kazakhstan, M. Idrissov, a pour sa part, jugé nécessaire un renforcement des partis politiques, des ONG et des moyens de communication.

La recherche de la stabilité que traduit la présidentialisation des régimes va de pair avec une volonté soutenue de réaffirmer l’identité nationale.

LE RENFORCEMENT DES IDENTITÉS NATIONALES

Les pouvoirs politiques se sont attachés à renforcer les facteurs d’identité nationale : mise en place des éléments de souveraineté, exaltation d’un passé commun, retour aux langues nationales. Cette orientation bien qu’elle ait été en général mise en oeuvre sans intention discriminatoire, a souvent suscité la défiance des minorités et entraîné un important flux de départs principalement vers la Russie.

L’édification progressive d’une identité nationale

Les éléments de souveraineté

Au lendemain d’une indépendance à laquelle ils n’étaient pas préparés, les pays d’Asie centrale se sont rapidement dotés des symboles traditionnels de la souveraineté (drapeau, hymne national). Par ailleurs, en 1993, la dissolution, provoquée par la Russie, de l’espace monétaire commun fondé sur le rouble a contraint les Etats à instituer leur propre monnaie : le soum pour l’Ouzbékistan, le tengue pour le Kazakhstan.

De plus, les pays d’Asie centrale avaient hérité de la colonisation russe de capitales souvent situées à la périphérie de leur territoire. Aussi l’indépendance et la volonté de manifester sa souveraineté sur l’intégralité de l’espace ont-elles, au Kazakhstan, conduit à transférer la capitale vers un emplacement plus central, à Astana3(*).

En quelques années, comme nous avons pu nous en rendre compte au cours de notre mission, cette cité prise d’une fièvre de construction s’est érigée d’immeubles modernes et de bâtiments officiels dont les fières silhouettes contrastent avec l’immensité et la monotonie des steppes alentour. Ce transfert visait notamment, en rapprochant le centre du pouvoir des provinces peuplées majoritairement de Russes, à conjurer les tentations sécessionnistes.

L’exaltation du passé national

L’Ouzbékistan où se trouvent les trois grands centres historiques de l’Asie centrale, Samarcande, Boukhara et Khiva, dispose d’atouts certains pour se prévaloir d’un passé riche de quelques-unes des pages les plus glorieuses de l’Asie centrale : Tamerlan -qui, s’il parlait le tchaghatay, n’était pas ouzbek- a ainsi été présenté comme le véritable fondateur de l’Ouzbékistan. Le musée des Timurides récemment édifié à Tachkent, exalte cette figure nationale.

Le retour aux langues nationales

Le trait sans doute le plus frappant de l’affirmation des identités nationales apparaît dans la politique linguistique conduite par les nouveaux Etats.

L’Union soviétique s’était largement appuyée sur le critère linguistique pour procéder au découpage territorial des républiques fédérées. On ne doit pas s’étonner, dès lors, qu’au lendemain de l’indépendance, la langue ait été promue comme facteur d’identité nationale. Elle peut permettre, aux yeux des autorités, de mieux assimiler certaines minorités qui pratiquent la même langue ; il en est ainsi en Ouzbékistan où les Tadjiks, qui dans leur majorité parlent la langue ouzbek, sont encouragés à se déclarer Ouzbeks. Facteur d’intégration, la langue représente au contraire un instrument de différenciation vis-à-vis de l’ancienne puissance tutélaire, mais aussi des autres Etats : abandon progressif du cyrillique (dès 1993 pour l’Ouzbékistan), pour un alphabet latin selon des principes distincts d’un pays à l’autre (ainsi, comme le rapporte M. Olivier Roy4(*), le même son « sh » se transcrit en ouzbek (sh) et en turkmène par ($) ).

La promotion de la langue nationale, souvent reconnue comme seule langue d’Etat, se traduit par une politique volontariste : obligation d’un examen de langue nationale pour accéder à l’université ; utilisation de la langue nationale au sein de l’administration -ainsi près de 40 % des notes du ministère des affaires étrangères devront être rédigées en kazakh. Dans les faits, il est vrai, le russe reste aujourd’hui la principale langue véhiculaire.

Cette politique d’affirmation nationale a eu pour effet de marginaliser des minorités russophones (compris au sens large des russophones venus de la partie européenne de l’URSS : Russes, mais aussi Ukrainiens, Allemands, Polonais, Tatars).

© vendredi 6 février 2004, par Adel

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