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Hérat, une perle au milieu de la Route de la Soie

Programme de la reconstruction de l’Afghanistan / Unesco

lundi 14 juin 2004, par Adel

A travers les siècles, le destin d’une ville qui a été envahie par des conquérants comme Cyrus et Darius, Alexandre, puis Gengis Khan et Tamerlan.
Au cœur des montagnes bleues de l’Afghanistan, tout près des frontières de l’Asie centrale et iranienne, dans le Khorassan, une oasis : Hérat ressemble à une perle que 2000 ans d’histoire aurait marquée.

« Ce monde est comme la mer, le Khorassan comme l’huître, Hérat comme la perle au milieu de cette huître », écrivait déjà le poète Mostawfi Qazwini (qui aurait vécu autour du 10e s).
Etrange et riche destin que celui de cette ville qui a été envahie par des conquérants comme Cyrus et Darius, Alexandre, puis Gengis Khan et Tamerlan. Couleur turquoise comme les faïences de ses minarets, teintée de sienne comme les dômes ronds de ses maisons en terre, aux portes du Dasht-e-Margo, le désert de la mort, Hérat apparaît comme un mirage avec ses rangées de pins. Au passant étonné, la ville dévoile ses trésors. Défendue comme un joyau, mystérieuse, celle qu’on appela « la Florence de l’Islam » en raison de son épanouissement au même moment que celui de la Florence des Médicis, ressemble aujourd’hui à une vieille dame déchirée, blessée par les dernières batailles.
La vieille dame est née à l’époque de l’empire assyrien de Mésopotamie, selon l’Avesta. Elle s’appelle alors Hairava. Plus tard, en 330 av JC, elle est remarquée par un guerrier venu de Macédoine. Alexandre III, dit Le Grand, commence par la détruire pour ensuite la reconstruire et fonder ainsi la première ville portant son nom, dans sa chevauchée vers l’Asie : Alexandrie d’Ariana -ou d’Arie-, aujourd’hui Hérat.
Située sur l’axe reliant l’Empire romain à la Chine en passant par la Perse et les Indes, Hérat devient une étape essentielle, un carrefour pour les caravanes suivant la Route de la Soie. C’est là que l’on entrepose les luxueuses soieries et les étoffes orientales, les parfums d’encens, les petites fioles remplies de poudres aux mille pouvoirs thérapeutiques... que l’on échange contre l’or. L’or de l’Empire romain. En 651, Hérat est au centre des batailles de l’islamisation. Les Perses, alors maîtres de la ville, résistent avec acharnement, mais les Arabes en sortent victorieux : la religion de Zoroastre est remplacée par celle de Mohammad.

La perle d’une huître
Hérat attire alors de nombreux poètes qui s’expriment à la fois en persan et en arabe. Le plus vénéré, natif de Hérat, se nomme Khwâdja Abdullâh Ansâri (1006-1089). « Le soleil est là-bas et le rayon est ici ; et qui a jamais vu rayon séparé du soleil ? », écrit-il. Car Ansâri se consacre aux mystères de la vie spirituelle. Pendant toute sa vie, il défendra la parole de Dieu contre les théologiens et les philosophes de son époque, la décrivant avec des mots imagés comme on peint une miniature, avec amour. Les mots ne sont pas seuls à colorer Hérat : ses ateliers de bronze ornementé sont connus dans tout le Khorassan.
En 1200, un prince afghan de Ghor (à l’Est de la province de Hérat), Ghiyâs al-Dîn, vient à Hérat pour y construire la Masdjed-e-Djomé, la grande Mosquée du Vendredi, et honorer ainsi la cité. Hérat brille alors, et les reflets bleus des faïences, les appels à la prière du haut des mosquées comme la majesté de son architecture semblent veiller sur la ville. Pas pour longtemps, hélas.

L’acharnement de Gengis Khan, puis de Tamerlan
Vingt-deux ans à peine après le début de l’édification de la grande Mosquée du Vendredi, un homme, un Mongol venu du désert de Goi, Tamoutchen, connu sous le nom de Gengis Khan, réduit la cité princière en poussière. Vingt mille guerriers s’abattent sur Hérat, la pillent, empilant comme de coutume, les crânes de ses habitants les uns sur les autres, et ne laissant derrière leur passage qu’une quarantaine de malheureux survivants... Le sable reprend du terrain sur l’oasis de Hérat, mordant sur les ruines encore fumantes de la ville islamique. Hérat est en deuil. A peine un siècle plus tard, en 1381, un Turc d’Asie centrale, Timour Lang -Timour le Boîteux - ou Tamerlan, émir de Transoxiane (Samarkand, dans l’actuel Ouzbékistan) achève la cité en agonie : il dévaste la ville et son château, sans pitié.

L’âge d’or
Mais l’histoire joue parfois de drôles de tours : ce sont les descendants de Gengis Khan et de Tamerlan qui relèveront Hérat pour en faire l’une des plus prestigieuses cités d’Orient, l’image de la splendeur et du pouvoir de l’Empire Timouride. Shah Rokh (1405-1447), fils et successeur de Tamerlan, épouse Gawhar Shad, petite-fille de Gengis Khan ; c’est le début de la renaissance culturelle et artistique. Hérat devient la capitale d’un empire qui part des eaux du Tigre pour frôler la Chine. Participant aux affaires de l’empire Timouride, la reine mongole Gawhar Shad mettra sur pied une immense et magnifique œuvre architecturale, vouée à l’étude et au culte. Le Mussalla (salle de recueillement et université religieuse), la Madrassa (école théologique) serviront de modèle aux grandes métropoles asiatiques. On dit même que le Mussalla devient l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’Asie musulmane, tout comme le Tadj Mahal d’Agra ou la mosquée royale d’Ispahan. Les portails dorés, scintillant au soleil, semblent jouer à cache-cache avec les teintes azurées des minarets. Le plaisir des yeux inspire le peintre, le poète, attire le savant, le médecin, l’astronome, l’ingénieur... De tout le monde musulman, on vient à Hérat. Parmi les célébrités, on distingue le poète Djâmi, l’un des grands auteurs classiques persans, mort en 1492, qui sera enterré à la sortie de la ville. Et aussi le fameux miniaturiste Behzâd, né à Hérat vers 1450 et mort en 1530. Plus connu comme le « Raphaël de l’Orient », il est le père de la miniature persane et signe toujours : « œuvre de l’humble esclave de Dieu, Behzâd ».
Hérat est au faîte de sa splendeur. Elle s’enrichit de ses monuments, de ses somptueux jardins, de la culture de ses habitants... Mais la reine timouride Gawhar Shad a des ennemis. Elle a 70 ans lorsque son mari meurt en Perse. Dépouillée de ses biens, elle ramènera le corps du roi en marchant jusqu’à Hérat. Elle reprend le pouvoir et le garde pendant 10 ans, mais meurt assassinée en 1457 et repose auprès de son époux, dans l’un des plus beaux monuments d’Afghanistan. Destin tragique mais néanmoins fabuleux, d’une femme, d’une reine, qui a lancé Hérat dans l’histoire de sa renaissance artistique.

D’amour, de poésie et de vin
Cette période atteint son apogée au cours du règne du Sultan Husseïn, qui accède au pouvoir, juste après, en 1468. C’est un bon vivant, il adore la peinture, la calligraphie, la poésie... A la Cour, dans ses banquets, on s’exprime en vers, on boit même du vin ; on plonge dans une rêverie poétique, on tisse des images de la vie, de l’amour, de la beauté ; des vers s’élèvent, pleins de fraîcheur ou tourmentés comme ceux de Djâmi qui écrit : « Mon cœur saigne des craintes que lui fait concevoir la présence : dans la présence, il y a toute la peur de la voir prendre fin. Dans l’absence, il n’y a que l’espoir de la réunion »... ou encore « La rosée murmurait moite, aux oreilles des nénuphars. Quand le bouton de rose s’ouvrit comme un gobelet, afin qu’une goutte de pluie s’y love, teinte de vin pâle ».
Hérat est une ville gaie... mais la fête ne durera pas. Venus des steppes, arrivent les Ouzbeks de Boukhara, qui destituent en 1506 le dernier roi timouride de Hérat. Babour, cousin de Sultan Husseïn, parvient à s’échapper du massacre des Ouzbeks. A cheval, il passera par les montagnes enneigées de l’Hindou-Koush, pour arriver à Kaboul un mois plus tard. Hérat perd alors son éclat. Le souverain ouzbek a beau vouloir recréer l’atmosphère artistique d’antan, offrir des banquets au château... rien n’y fait. Les poètes disparaissent. Et, à peine quatre années plus tard, un nouveau conquérant, venu de Perse, Shah Ismaêl, ensanglante la ville.

Conversion au chiisme et centre géostratégique
Shah Ismaêl est un musulman chiite et veut convertir les hératis -dont la plupart sont musulmans orthodoxes- au chiisme. Son désir n’aura qu’une brève et malheureuse opposition. Il impose son culte. Puis quitte Hérat pour d’autres conquêtes, en emportant avec lui des trésors de calligraphies et de miniatures. Hérat, vidée de son art, sombre dans l’oubli.
L’instabilité politique, la valse des couronnes marquent la vie de toute la région au 17e et au 18e siècle. Jusqu’à l’arrivée de l’armée d’Ahmad Shah Durrâni (venu de Mashad, Iran actuel). Cet homme deviendra, en 1747, le père fondateur de l’Empire d’Afghanistan s’étendant de Delhi jusqu’à Mashad. Hérat retrouve alors une certaine tranquillité puisqu’elle fait officiellement partie de l’empire d’Afghanistan de Durrâni, comme le stipule le traité de Paris de 1857. Mais la ville devient aussi un élément central de la bataille expansionniste que se livrent Russes et Anglais : entre chaque avancée et chaque repli, il y a la guerre et la destruction de la cité.
Un homme règne alors sur Hérat, le gouverneur Yâr-Mohammad. Nommé par Kaboul (capitale de l’Afghanistan), avec l’assentiment des Anglais, il méprise les habitants de la cité, parce qu’ils sont chiites, et va jusqu’à les vendre aux bandits Turkmènes de la steppe, réputés pour leurs excellentes relations avec des marchands d’esclaves de Boukhara. La peur gagne les chiites. Certains émigrent. D’autant que l’arrivée massive d’hommes et de femmes tadjiks (éthnie du nord-est de l’Afghanistan) à Hérat rend les chiites minoritaires : ils représentent alors près de 30% de la population hératie, et leur nombre n’augmentera pas jusqu’à nos jours.
Abandonnée, Hérat s’attriste, tombes ruinées, briques dispersées, elle se fond en poussière. En 1885, l’émir d’Afghanistan, Abd-or-Rahman, décide de détruire le Mussalla, et d’utiliser le terrain pour mettre en place un champ de tir, au cas où les Russes attaqueraient. Malgré les implorations des Hératis, fiers de l’histoire de cette école religieuse où le poète Djâmi enseignait du temps des Timourides, le Mussalla sera rasé, et les Russes n’attaqueront pas. Pas cette fois en tout cas...

Le souvenir
Un siècle après, dans les années 1970, le voyageur, pouvait encore deviner la beauté de cette cité historique devenue la capitale culturelle du pays. Hérat crée une école de filles accueillant plus de six cent élèves, entretient la beauté de ses jardins légendaires, s’ouvre au commerce, innove. Malgré l’usure de l’histoire et du temps, malgré les tremblements de terre de 1931 et 1951, malgré la lente, mais sûre avancée du désert sur ces monuments érigés pour l’amour de Dieu et de l’Art, Hérat touche toujours celui qui la regarde, par ce qu’elle dégage. Un projet sera même financé par les Nations Unies et mis en œuvre par l’Unesco en 1976. Il permet de restaurer la forteresse, de faire des fouilles archéologiques dans la Madrassa Ni’matiye (école supérieure de théologie) construite sous le règne du sultan timouride Husseïn Baïqara. Mais l’arrivée des troupes soviétiques en Afghanistan, la guerre et l’arrivée des Talebân, stoppent tout. Les bombardements n’épargnent ni les villes afghanes, ni leurs monuments. Mosaïques, minarets, sanctuaires sont touchés, endommagés, parfois détruits par des obus. Comme par miracle, ou par défi, quelques mausolées d’une autre époque s’élèvent encore au milieu d’un paysage de ruines. La terre éventrée offre la triste image d’un cimetière d’ogives en acier. Le deuil et l’exil ont frappé à la porte des habitants de la cité historique. Hérat est à l’image de ce vieil homme assis sur les marches ébranlées d’une mosquée : il raconte l’âme de la ville en regardant d’un air tendre l’éclat de faïence bleuté qu’il serre dans ses mains fripées. Soudain il s’emporte, évoque des vers mystiques d’Ansâri, et, en un clin d’œil, le temps fait un saut de 10 siècles en arrière : « Aux traces laissées par la brise, je mesure ce que doit être l’ouragan de la Joie ».